Main Street, U.S.A. ou l’Amérique selon l’oncle Walt

Tout au long de sa vie, Walter Elias Disney n’a cessé d’empreindre son œuvre de ses idées et de sa vision. Artistiquement déjà, son aura influença la destinée de bien des projets. Mais si sa perspicacité artistique est unanimement reconnue, l’aspect politique et idéologique de son œuvre est régulièrement sous-estimé. Bien sûr, on connait les polémiques sur sa présumée homophobie, ses agissements sous le maccarthisme ou encore sa défiance envers les syndicats, mais il faut remettre ces éléments dans leur contexte. Walt Disney était un homme de son époque, un self-made man comme l’Amérique sait en faire mais aussi – et surtout – un pur produit du midwest. Sa jeunesse dans le Missouri, dans la petite ville de Marceline, influença durablement sa façon de concevoir la société. Il y découvrit les valeurs traditionnelles de l’Amérique profonde, l’Amérique de la Frontière de F.J.Turner. Un refuge bien confortable après une petite enfance difficile à Chicago, touché par les difficultés économiques d’un père exigeant. Les « années Marceline » furent incontestablement les plus belles de l’enfance du jeune Walt. Il y développa son imagination et sa créativité au contact de la nature et se forgea sa propre façon d’être américain.

influence du midwest est d’autant plus perceptible lors de la conception de Disneyland et plus particulièrement de Main Street U.S.A. Cette charmante avenue qui accueille le visiteur à son arrivée dans le parc pourrait, à première vue, paraître tout ce qu’il y a de plus anodin ; mais, en y regardant de plus près, on peut y reconnaître toute l’influence de Walt Disney.

Main Street, U.S.A., une évidence fonctionnelle et thématique

Mais d’abord, pourquoi une Main Street comme entrée du parc ? D’un point de vue fonctionnel, d’une part, Disney avait compris qu’un plan simple maximiserait l’accessibilité de Disneyland. On peut ainsi accéder à n’importe quel endroit du parc depuis le hub central que surplombe Le Château de la Belle au bois dormant, icône majeure et sans égale. Tout au long de sa journée, le visiteur est guidé dans son parcours en suivant de grands axes et en se repérant à l’aide des différents wienies. Main Street U.S.A. permet à cet effet de convoyer le visiteur au cœur du parc sans gâchis de temps et en gardant en permanence conscience de l’espace qui l’entoure, sans induire de pertes de repères. Il est d’ailleurs difficile de se perdre à Disneyland en 1955 tant le masterplan utilisé répond à la simplicité voulue par Walt Disney ; une simplicité chamboulée par les diverses additions qui se sont opérées au fil des années. D’un point de vue thématique, d’autre part, l’avenue commerçante se révèle un excellent prétexte pour justifier la surabondance de boutiques et autres snacks ; idéal pour commencer ou finir sa journée, pour ponctuer sa visite par des achats compulsifs de souvenirs.

Main Street ou l’Amérique traditionnelle

« Here age relives fond memories of the past […] Disneyland is dedicated to the ideas, the dreams and the hard facts that have created America. »

Dans son discours inaugural, Walt Disney insistait sur l’hommage rendu à l’Amérique au travers de son parc. L’Amérique passée, l’Amérique présente, l’Amérique future, mais surtout l’Amérique idéalisée. Main Street, U.S.A. en est la preuve la plus frappante. Déjà par son appellation, elle rappelle la nomenclature utilisée pour désigner les villes américaines en précisant l’Etat dans lequel se trouve cette dernière (« Marceline, Missouri », par exemple). En y faisant référence avec Main Street, U.S.A., Walt Disney dépeint cet endroit comme un idéal universel qui s’affranchirait des différences régionales, du clivage rural/urbain pour s’imposer dans l’esprit de tous comme un symbole patriotique, un portrait vivant de l’Amérique et de ses valeurs. Disney nous présente ici sa vision de l’Amérique. Une Amérique rurale, de proximité, loin du marasme et de l’impersonnalité des métropoles qui le repoussent – à commencer par Los Angeles, à quelques kilomètres seulement du parc. Main Street, U.S.A. et Disneyland se dressent comme un refuge, un sanctuaire mettant en exergue les valeurs traditionnelles de l’Amérique face à la modernisation galopante et l’étalement urbain. Karal Ann Marling développe à ce sujet le concept d’ « architecture du réconfort » pour désigner cet aspect de Disneyland (Designing Disney’s theme parks : The architecture of reasssurance, 2004). La conception des différents bâtiments serait ainsi ponctuée de repères familiers destinés à éveiller chez le visiteur un sentiment d’intimité et de bien-être, en se basant sur l’architecture traditionnelle américaine (Main Street, U.S.A., Frontierland) ou usant de clichés et de stéréotypes (Adventureland, Fantasyland).

Mais en quoi les Mains Streets incarnent-t-elles le symbole universel d’une Amérique idéalisée ? Main Street désigne en fait le nom générique donné aux rues primaires et principales des villes et villages américaines. Ces rues sont essentielles dans la compréhension du fait social et urbain américain tant elles structurent l’espace et canalisent les échanges sociaux et commerciaux. Elles concentrent ainsi les principaux commerces de la ville – des commerces de proximité, par opposition aux malls – mais aussi des fonctions administratives et bâtiments publics – bibliothèques, tribunaux, bureaux de poste ou encore la mairie (City hall). Lieu de rassemblement, elles sont aussi l’endroit qui voit défiler – quelle coïncidence – les parades, véritable tradition commémorative américaine. Elles revêtent une importance primordiale dans la culture populaire américaine dans la mesure où elles symbolisent l’American way of life et le good ol’time (bon vieux temps), une époque et un mode de vie fantasmés tels que contés par un grand-père nostalgique, témoignage d’un temps où l’Amérique respectait ses racines et ses valeurs. Véritable patrimoine de la culture américaine, elles sont aujourd’hui l’objet de programme de préservation tel que le National trust for historic preservation ou encore le Main Street programs in the United States.

Main Street, Wall Street et la Frontière

Main Street s’oppose dans la culture populaire américaine à une autre rue bien célèbre : Wall street. Le clivage entre ces deux concepts est bel et bien vivace aux Etats-Unis – Main Street personnifiant l’économie de proximité et des petits propriétaires, Wall Streetmatérialisant l’économie de marché. Ce sont là deux modèles économiques et sociétales qui s’affrontent renvoyant à des conflits prenant racine dans les fondements mêmes de l’Amérique : le Sud contre le Nord, le rural contre l’urbain et, surtout, le libéralisme contre le conservatisme. Cette opposition stigmatise encore de nos jours – comme elle le fût après la crise des années 1930 – les errements des Etats-Unis et justifie la crise économique en défendant les valeurs oubliées de l’Amérique : l’auto-entreprise, la proximité, le patriotisme, le travail, la religion, etc.

Les Main streets renvoient également à une des théories dominantes de l’histoire culturelle américaine, développée par Frederick Jackson Turner : la Frontière. D’après Turner, le caractère américain se serait forgé selon les conditions de vie le long de la Frontière, cet objet géographique – mais surtout idéologique – séparant, d’une part, les terres civilisées des terres sauvages que la pensée puritaine pousse à coloniser, d’autre part, lors de ce que certains appellent la « Conquête de l’Ouest ». Ainsi, la relation à l’abondance de terres vierges et le colonialisme auraient exacerbé des traits comme l’autosuffisance, l’individualisme, l’inventivité, le dynamisme, la mobilité, le matérialisme et l’optimisme. Cette théorie prend tout son sens dès lors que l’on considère les origines de Walt Disney ; en particulier, sa jeunesse dans le midwest. En effet, la théorie de la Frontière – et c’est là sa principale faiblesse – généralise les traits développés dans le middle west, durant la conquête de l’espace occidental à l’ensemble du caractère américain, niant ainsi les métropoles de l’Est qui se sont développées dans le même temps. On retrouve ici les prémices du clivage entre Main Street et Wall Street.

Le début du siècle, une période d’optimisme pleine de paradoxes

La période choisie par Walt Disney pour dépeindre Main Street, U.S.A. est tout aussi intéressante. L’action se déroule, en effet, au tout début du XXème siècle, ce que les américains appellent « turn-of-the-century » (littéralement, le tournant du siècle). Cette époque est un véritable emblème d’optimisme dans la culture populaire américaine. La Révolution industrielle bat son plein, le progrès s’installe, les guerres mondiales et les crises économiques sont encore loin devant. Bref, c’est un temps d’insouciance dans un pays en pleine mutation. Pourtant, paradoxalement, le capitalisme sauvage se dessine et des bouleversements économiques et sociaux apparaissent, induits par les migrations et la naissance d’une classe prolétarienne urbaine. Walt Disney a d’autant plus bien connu ces phénomènes que son père fût, à plusieurs reprises, touché par le chômage et l’errance professionnelle ; à Chicago tout d’abord, puis à Marceline. Néanmoins, le début du XXème siècle continue d’évoquer chez lui un optimisme lié au progrès et à l’innovation et le point de départ vers une ère de prospérité, en particulier pour le monde rural du midwest. Les apparitions de l’automobile et de l’industrie permettent d’élever le niveau de vie d’une certaine classe bourgeoise locale, la démocratisation des cinémas ouvre des bourgades isolées vers le monde extérieur et la presse locale se développe.

Par ailleurs, l’architecture victorienne traditionnelle de Main Street, U.S.A. tend à ignorer les importants bouleversements de l’époque pour se concentrer sur l’optimisme induit par l’innovation et met en exergue la tradition rurale américaine, deux points chers à Walt Disney. La gamme de couleurs utilisée pour peindre les bâtiments renforce cette idée d’optimisme et d’insouciance, et aide à rassurer le visiteur. K. A. Marling ira jusqu’à comparer Main Street U.S.A. à un « gâteau d’anniversaire recouvert d’un glaçage rose et de billes de sucre argentées » (op. cit., p. 82). Sur Main Street, U.S.A. tout semble paisible, décontractant, une mise en bouche idéale pour commencer sa journée et se défaire de la morosité du monde extérieur.

Disneyland, le rêve de Walter Elias Disney

Walter Elias Disney était un enfant du midwest, un américain patriotique, conservateur et traditionaliste. En jouant le rôle du grand-père de l’Amérique, l’homme de spectacle s’est petit à petit transformé en véritable homme politique, garant des bonnes mœurs et des traditions de son pays. Sans tomber dans le discours propagandiste, il a su faire passer sa vision de l’Amérique à travers ses œuvres, films et parcs. Il reste encore bien des choses à dire sur la représentation de l’Amérique à Disneyland tant le parc est le reflet de son créateur. Chacun des mythes qui l’ont marqué en tant qu’américain moyen-occidental sont représentés : les Main Streets, le mythe de la Frontière, sa fascination pour les chemins de fer, etc. Il concevait ainsi le parc comme un refuge face à la morosité du monde extérieur ; un monde qui le repoussait personnellement, bien loin de ce qu’il imaginait sous son arbre à rêves à Marceline. S’il souhaitait créer un lieu où petits et grands pourraient s’amuser ensemble, Walt Disney s’est d’abord fabriqué son « petit coin de bonheur » comme dirait Frère lapin. Une utopie, tout simplement. Découvrez notre article sur comment faire des économies à Disneyland PAris.

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